Lire pour écrire, first draft/ébauche

octobre 8, 2009

Observer, seule, sans un mot, la respiration lente. Voila ce qui m’amenait ici chaque jour. Toujours le même rituel : je prenais la ligne de métro numéro 3 jusqu’à Sternschanze, suivais ensuite la foule vers la gauche, vers le centre bouillonnant de Schanzenviertel. Déjà là, j’avais eu le temps de m’échauffer. Le jeune type à l’air asiatique avachi dans le siège face à moi, ses écouteurs de mauvaise qualité me faisant partager sa musique, ses paupières à demi closes en ce dimanche matin laissant entrevoir sa soirée de la veille. La grosse femme derrière le comptoir du kiosk, visiblement agacée que je lui achète des American Spirit qui n’étaient pas sur les étagères à portée de ses mains potelées. L’être improbable à l’allure de fou qui m’avait presque agressée à ma descente du wagon avec sa bouteille de Jack Daniels…

            Pour devenir écrivain, m’avait-on dit un jour, il faut lire les autres. Beaucoup. Et nombreux demeuraient ceux qui me reprochaient de trop écrire et de ne pas assez lire. Ils ne comprenaient pas que je ne faisais que cela de mon temps : lire. Lire les inconnus, imaginer qui ils étaient, d’où ils venaient et où ils allaient me tenait bien plus en éveil que Mary Higgins Clark ou Stephen King. Plus jeune, on ne me trouvait jamais loin d’une bibliothèque ou d’une librairie, le nez toujours plongé dans le dernier Ian Rankin ou Jack Kerouac. Ces auteurs me faisaient voyager, vibrer, trembler, me donnait, l’espace de quelques pages, l’opportunité de m’échapper de ma vie médiocre. J’engloutissais les romans, boulimique des mots et des histoires. Très jeune, je compris que telle devait être ma vocation : j’allais moi-aussi écrire des livres. En cinquième, je terminais mon premier opus intitulé « Il n’est pire eau que l’eau qui dort », un mélange de genre entre la romance et le thriller. Mes camarades de classe se maintenaient en haleine durant des mois, chapitre après chapitre, n’en pouvant plus d’attendre de savoir ce qui se passerait entre Daniel et l’héroïne puis qui avait tué Daniel sur cette île mystérieuse. Les années passèrent, les feuillets s’empilèrent dans ma chambre, ma machine à écrire se mourant peu à peu, éreintée sous une telle charge de travail. A dix-sept ans, ma vocation devint une certitude lorsque je gagnai le premier prix à un concours de nouvelles. Cette histoire était différente de tous mes autres écrits. Elle était réelle, vécue par moi, écrire non avec l’esprit mais avec chaque particule de mon cœur et de mon âme, non en plusieurs mois mais en une nuit. Une nuit éclairée à la lumière vacillante d’une bougie, penchée sur mon bureau de lycéenne, l’estomac dans la bouche et les larmes ruisselant le long de mes joues. Une nuit qui changea ma vie pour toujours, qui m’assura que j’avais trouvé ma voie.

            Après cela, rien d’autre que l’écriture ne semblait avoir d’importance à mes yeux. Les cours, une carrière, mes amis… Tout disparut de l’horizon qui avait été le mien durant dix-sept années. Je deviendrais auteure, je le savais, il le fallait. J’étais prête à tous les sacrifices.

            Mes manuscrits prirent alors une autre ampleur, mon style changea jour après jour. Je me sentais telle une droguée, comme si j’avais quitté ce monde, que je vivais sur une autre planète. Les idées, les mots, valsaient dans ma tête, l’organe de mon imagination semblait en perpétuelle agitation au point que je ne pensais plus qu’à cela. Ecrire. Le savon ne daignait même plus lutter contre les taches d’encre sur mes doigts couverts de corne sous le plastique dur des stylos Bic que j’écumais à une vitesse faramineuse. Puis, très vite, je devins espionne, voyeuse, probablement un peu psychopathe aussi, suivant des inconnus dans la rue pour connaître leur histoire, examiner et décrire par la suite leur manière de marcher, fumer, d’embrasser leurs enfants après une longue journée de travail. Il ne me fallut que quelques mois pour que ce vice devienne une routine de chaque instant.

            Après quelques temps, je me retrouvais avec un carnet d’adresse, un agenda, comportant les allées et venues régulières d’une demi-douzaine d’inconnus. Je ne les avais pas choisi au hasard, non, ils faisaient tous partie d’une catégorie qui me faisait fantasmer : les mystérieux, ceux qui m’inspiraient le plus et me faisaient me poser le plus de questions. Des sujets de recherche captivants en quelque sorte. Chacun d’entre eux avait son carnet particulier dans mon sac, bien rangés de 1 à 6 et maintenus ensemble par une ficelle de cuir.

            La liste qui suit n’est qu’un extrait de chacun de ses carnets, chacun divisés en deux : les faits réels et mes élucubrations.

 

1. Katarina Schmidt.

            -Faits : Jeune femme de 25 ans qui suit des cours au département Américain de l’université d’Hambourg. Brune, yeux clairs, porte des lunettes pour lire, ce qu’elle fait la plupart du temps. Pas de petit-ami. Vit seule près de la station de métro Berliner Tor. Adore manger Thaï.

            -Mon avis : Travaille de nuit sur le Reepebahn, perdue dans la foule de ses collègues on la remarque à peine sous une couche improbable de maquillage. Job pour payer ses études et son appartement relativement central. Elle aspire secrètement à devenir auteure, songe même à écrire sur son emploi de prostituée sous un faux nom.

 

2. Andrew Flemming.

            -Faits : Parfait gentleman anglais proche de la cinquantaine, travaille comme ingénieur chez Airbus. Environ un mètre quatre-vingt-deux, brun, yeux clairs. Veuf (il porte une alliance mais vit seul). Habite dans un grand appartement avec vue sur Stadtpark. Déjeune tous les vendredis au même restaurant Français, toujours vêtu d’un costume bleu marine. Lit le New-York Times qu’il achète à la gare pour cinq euros et déchiffre méticuleusement les pages Business et Economy. Ne sort jamais sans son parapluie. Adepte d’un club de jazz enfumé à Altona.

            -Mon avis : Agent secret Britannique travaillant pour le compte de la CIA, en mission à Hambourg.  Pianiste. Fumeur à ses heures, surtout quand déprimé. Epouse décédée dans un accident de voiture après une violente dispute (elle claque la porte, monte en voiture, démarre en trombe, préoccupée, et s’encastre sous un camion devant leur appartement). Ne s’en ai jamais remis, des photos d’elle sur tous ses murs. Croit en l’amour unique et refuse de rencontrer d’autres femmes. Se tue donc au travail pour ne pas trop penser. A un léger penchant pour l’alcool. A deux doigts de se faire expulser de l’Agence.

 

3. Helena Cholinski.

            -Faits : Polonaise, trente-et-un ans (ai assisté à son anniversaire chez elle, épiée par la fenêtre), mariée à un Allemand, probablement pour les papiers. Travaille comme barmaid dans un pub irlandais du Reeperbahn. Non déclarée. Blonde, très belle femme. Travaille beaucoup et reçoit beaucoup d’amis expatriés de son pays au bar le samedi soir. Vit à Winterhude avec la famille de son mari. Marche toujours en regardant le sol, regard fuyant.

            -Mon avis : Exilée, sœur jumelle recherchée Interpole pour trafic de drogue. Faux nom, sans aucun doute.

 

4. Steven Henderson.

            -Fait : Irlandais né à Belfast en 1970, saxophoniste dans un groupe de jazz, joue le plus souvent dans un club enfumé d’Altona. Boit beaucoup et sort souvent sur le Reeperbahn. A été vu à plusieurs reprises avec différentes prostituées. Petite-amie Allemande. Vit à Hamm. Membre d’un club de voile sur le lac. Semble connaître tout le monde dans cette ville. Très apprécié. Porte toujours un chapeau. Regard et sourire charmeur. Se tient toujours avec les pieds « en-dedans », marque de timidité.

            -Mon avis : Fausse timidité pour attirer l’attention des femmes qui aiment les hommes vulnérables. Cache un secret sous ses chapeaux (cicatrices, tâches, troisième œil ?). Issu d’une famille de militants de l’IRA, il voit son père se faire tuer lors d’un affrontement dans les rues de Belfast. Il a alors à peine dix ans.

 

5. Thomas Brückmann.

            -Faits : Homme, dans la trentaine, crâne rasé, nombreux tatouages, petit mais musclé sec. Se fait appeler The Man. Propriétaire d’un hôtel de passe sur Hans Albers Platz, charge les filles 250€ par nuit. Dealer de drogue qui embauche des petites mains pour la revente. Majoritairement cannabis et cocaïne de qualité moyenne. Paie la Polizei pour avoir la paix.

            -Mon avis : Enfance difficile, père alcoolique et violent, mère absente, enfant unique. A fui le foyer familial à l’âge de quinze ans et vécu dans la rue quelques années avant de rencontrer un Australien nommé Leeroy qui lui aura tout appris des femmes et du commerce douteux. Commence à dealer très jeune. Comprend vite qu’il y a de l’argent à se faire avec la prostitution.

 

6. Liliana Nachtigall.

            – Faits : Allemande, accent Bavarois (elle roule les « r »), très fine, fausse blonde. Prostituée, nouvelle sur le Reeperbahn. Ramène peu de client et semble toujours prendre des photos des alentours avec ses yeux. Vit seule à Schanze.

            – Mon avis : Journaliste, écrit un article sur les vices du quartier de Sankt Pauli.

 

            Je jetai un coup d’œil à ma montre. 19h. Il était tant de partir, j’avais des fourmis dans les jambes et les doigts qui me démangeaient. Je jetai un dernier coup d’œil à Katarina qui rentrait chez elle après avoir passé près de deux heures à la bibliothèque.

            Il faisait terriblement chaud dans mon petit studio de Barmbek. J’ouvris les fenêtres pour aérer et m’installai face à mon écran d’ordinateur. Où en étais-je ?… Ha oui.

 

            Depuis sa voiture, Andrew Flemming distinguait assez bien les silhouettes qui se déplaçaient dans le club. Il ignorait pourquoi il avait donné rendez-vous à Liliana ici ce soir-là. Peut-être que le murmure de la musique le détendait, tout simplement.. Depuis le fiasco du samedi précédent avec Helena, il se sentait perdu. Il ne pourrait pas l’utiliser. Il avait eu beau la menacer, elle n’avait pas cédée. Elle savait qu’il ne pouvait rien contre elle. Elle n’était pas celle qu’il croyait et il s’en voulait d’avoir fait une telle erreur de débutant. Elle et sa sœur se ressemblaient tellement…

            La pluie se mit soudainement à battre le pare-brise et la condensation ne fit que s’intensifier lorsque Liliana le rejoignit à l’intérieur. Il fut déçu qu’elle ait eu le temps de se changer. La dernière fois, elle était venue directement du Reeperbahn dans sa mini jupe rose avec ses cuissardes. Il avait regardé ses longues jambes toute la soirée. Elle l’avait remarqué mais n’avait rien dit. Elle aussi se sentait différente dans ces vêtements, comme si entrait réellement et totalement sans la peau de son personnage.

            Elle ouvrit son sac à dos rose et en sortit une grande enveloppe marron qu’elle lui tendit. Il en sortit une quinzaine de photos en noir et blanc, grand format, montrant une dispute entre trois personnes : Thomas, le mac, Katarina, une prostituée que Liliana avait réussi à approcher brillamment, et Steven. La journaliste lui fit promettre encore une fois qu’il lui donnerait des tuyaux sur l’Affaire Rotmann et accepta de lui expliquer sa soirée.

            Il s’installa plus confortablement dans son siège. Liliana ne serait jamais une journaliste, elle racontait bien trop longuement, n’oubliant jamais de décrire le moindre détail insignifiant. Elle devrait plutôt écrire des romans, songea-t-il.

 

            A vingt-et-une heures, mon ventre se mit à grogner et je découvris sans surprise le néant qui dévorait implacablement mon réfrigérateur. Je soupirai. Je n’avais aucune envie de laisser le monde des mots et de l’imagination. Mais je n’étais pas un personnage de roman, je devais bien manger à un moment ou à un autre. Je descendis donc au petit grecque en bas de chez moi. Il faisait toujours aussi chaud. Je n’avais jamais ressenti de telles températures à Hambourg.

            A l’intérieur, il faisait au moins cinquante degrés. Je saluai le patron qui me connaissait  bien depuis quatre ans que je descendais chez lui. Mais soudain, je me figeai. Au comptoir, devant moi, une silhouette qui ne m’était pas inconnue. Certes, il ne portait pas son éternel costume bleu mais c’était bien lui. Il se retourna et me sourit avant de disparaître dehors. Je le vis s’assoir à une table. Je commandai rapidement et sortis à mon tour. Toutes les tables étaient prisent et je me sentis un peu idiote à rester plantée là. Mais soudain, une voix que je connaissais m’invita à sa table.

            L’unique règle que je m’étais fixée était celle-ci : pas d’interaction avec mes personnages. Malgré ma certitude d’avoir raison à leur sujet, le doute demeurait. Qu’adviendrait-il de mon polar si je découvrais que Mister Flemming n’était pas celui que je pensais ? Mais là encore, même s’il était réellement agent secret, il ne me le dévoilerait pas.

            J’acceptai donc son invitation et pris place près de lui. Je ne l’avais jamais vu de si près. Je pouvais désormais voir sur son visage les rides d’un homme qui avait beaucoup ri durant sa vie. Cela me perturba. Il était agent de la CIA, pas clown. Aussi, son allemand était très débutant, chose qui ne m’avait jamais choquée auparavant. Nous décidâmes donc de parler en anglais. Il semblait heureux et quelque peu excité de rencontrer quelqu’un à qui parler, surtout dans sa langue maternelle. Il se mit donc à discuter, à emprunter la voie d’un long monologue au sujet de sa famille qui lui manquait, de la verdure d’Hambourg comparé à Londres, de son patron ici qui lui tapait sur les nerfs…

            -Comment ? m’étonnai-je. Vous n’habitez donc pas ici ?

            -Non, je suis ici en mission…

            Mes battements de cœur s’intensifient, j’ai le souffle coupé, je le savais, je le savais !

            -Intérimaire, finit-il. Pour un mois, et je rentrerai chez moi.

            Je devais avoir l’air triste et déçu puisqu’il me demanda si j’allais bien. Je hochai la tête, sans grande conviction.

            Mon univers s’écroula. Depuis près de trois ans j’avais rompu tout contact avec le reste du monde, ma famille, mes amis. J’avais vécu au travers de mon imagination débordante, grattant le papier peint pour découvrir une fresque magnifique et captivante cachée en-dessous. Et là, tout à coup, je me retrouvai sans rien. Le château de carte s’effondra sans un bruit, m’engloutissant sous son poids.

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